Le cinéma engagé et la crise climatique

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En mai 2019, au Festival de Cannes, deux-cents personnalités emmenées par Cyril Dion ont lancé un appel au monde du cinéma à agir face à la crise climatique : « Nous, auteurs, scénaristes, réalisateurs, acteurs, avons le pouvoir, grâce au cinéma, d’éclairer le passé, le présent autant que d’inventer le futur. […] Nous ne pouvons pas rester sur le bord du chemin à regarder le monde partir en lambeaux. Nous avons la responsabilité d’engager toutes nos forces, notre inspiration, nos talents pour frapper l’imagination et susciter l’enthousiasme, l’action, la métamorphose. Nos histoires fictionnelles ou documentaires peuvent participer à changer le monde. »

Quel rôle peut avoir le cinéma pour enrailler la dégradation de notre écosystème ? Peut-il avoir une influence suffisante sur nos comportements au point de contribuer à sauver l’humanité du déclin ? Et pour commencer, qu’est-ce que le « cinéma engagé », puisque c’est bien de cela dont il est question dans cette tribune ?

Le point de vue d’un auteur au service d’une cause

Un film est toujours le point de vue de son auteur. Le fait même de choisir un cadre pour montrer une action est déjà un parti pris, une vision partielle et donc subjective de la réalité. Mais c’est aussi par ce mécanisme, en guidant le regard du spectateur, que l’on suscite chez lui de l’intérêt, de l’émotion puis une réflexion. C’est ainsi que se construit la narration au cinéma. Au montage, la juxtaposition de deux plans initialement sans rapport provoque chez le spectateur une tentative d’interprétation, car notre cerveau est fait de telle sorte que nous cherchons à donner du sens à ce que nous voyons. De même avec la mise en scène et le jeu d’acteur, tout l’art de la dramaturgie est de faire en sorte que le spectateur s’identifie aux personnages que les auteurs ont choisi pour cela. Il est rare qu’on prenne partie pour les antagonistes qui persécutent le héro, à moins de souffrir de troubles de la personnalité ou bien que le scénario soit vraiment mal écrit ! Si tous les films reflètent un regard, ils ne sont pas pour autant le fruit d’une démarche engagée. Il faut pour cela que le point de vue de l’auteur et sa créativité soient mis au service d’une cause, que le but soit de changer le monde en faisant changer le regard du spectateur sur le monde. A ne pas confondre avec le film de propagande, qui est au service d’une idéologie portée par une organisation politique, à l’aide d’une rhétorique pré-établie.

Différence entre journaliste et documentariste

J’en profite pour apporter une précision sur le genre documentaire. On confond souvent le travail du journaliste audiovisuel avec celui du documentariste. Même si la base est la même – documenter une réalité – la démarche est radicalement différente. Le journaliste rapporte des faits de la manière la plus objective possible, puis les replacent dans leur contexte pour en tirer une analyse. Son but est d’informer et d’éclairer les auditeurs sans pour autant mettre en avant sa propre opinion (en principe !) ; le travail audiovisuel qui en résulte est un reportage ou un magazine d’actualité et non un documentaire comme on l’entend parfois. Le film documentaire est un genre de cinéma. C’est le reflet d’un regard sur le monde, de la subjectivité de son auteur qui défend une thèse ou se met au service d’une cause. Le documentariste utilise les mécanismes narratifs du cinéma pour raconter une histoire et émouvoir, afin de faire changer le regard du spectateur. Dans la nomenclature du CNC (Centre National de la Cinématographie) on qualifie d’ailleurs ces films de « documentaires de création » pour éviter la confusion.

Cinéma et ressorts émotionnels

Concernant la préservation de notre écosystème, l’information de nos concitoyens est indispensable. En cela, la presse a un rôle crucial à jouer, tout comme le cinéma, en apportant des outils pour que s’exerce et progresse l’esprit critique de chacun. Mais ce n’est pas suffisant, la capacité de déni ayant souvent raison du pragmatisme dont il faudrait faire preuve face au mur qui se dresse devant nous. Pour qu’il y ait prise de conscience et changement de comportement, il faut frapper fortement les esprits en jouant sur l’imaginaire et les ressorts émotionnels. Il faut également faire rêver sur le monde désirable que nous pourrions bâtir si nous arrêtions de détruire le nôtre et ne pas nous focaliser sur la peur des privations matérielles qui pourraient en résulter. Tout cela, le cinéma sait parfaitement le faire quant il s’agit de divertir ou d’offrir un effet de catharsis bénéfique dans nos relations à l’autre. C’est donc un formidable outil à mettre au service de la cause environnementale à laquelle est liée l’avenir de l’humanité. En cela, Cyril Dion et les deux-cents personnalités du monde de la Culture ont eu raison dans leur tribune. Car la solution dépend de notre seule volonté, nous humains, et uniquement de cela, et non d’hypothétiques solutions technologiques à venir. Mais c’est un autre sujet.

Alexandre Eymery
Réalisateur

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